Lors de la réception d'Elisabeth au Chapitre, on s'était interrogé : quelle date retiendra-t-on ? Le 27 décembre, jour de la fête de Saint Jean l’Evangéliste paraît bien convenir et à la famille et au prédicateur. Mais en fait sous la pression des contretemps, c’est la date du 8 décembre qui est retenue... Le signe
reçu le 15 octobre précédent est devenu réalité.
Cette date est chère à Élisabeth, à un double titre.
- En ce jour en effet l’église fête solennellement la Conception immaculée de la Vierge Marie. Et la Vierge Immaculée attire spécialement Élisabeth dans son mystère de pureté. Une pureté qui n’est pas d’abord pour elle l’absence de souillure, mais le fait d’un cœur donné à Dieu sans partage.
Oh, garde-moi toujours chaste et pure,
Préserve-moi de toute souillure,
Veille avec soin sur mon faible cœur
Pour qu'il plaise au Bien-Aimé Sauveur.
A Marie Immaculée – 8 décembre 1897
Le symbole par excellence de cette pureté est le manteau blanc manteau blanc que les carmélites portent sur l’Habit au moment de l’Eucharistie et pour les Officies liturgiques les plus solennels. c’est une des raisons pour lesquelles Elisabeth souhaite tant revêtir l’Habit de la Vierge.
Avec quelle joie j'ai chanté l'Alleluia, enveloppée du blanc manteau, revêtue de ces chères livrées que j'ai tant désirées.
L 11 au Chanoine Angles, 7 avril 1902
- le 8 décembre, en 1901, est un dimanche… coïncidence qui fut une grande joie pour cette âme toujours plus appliquée au mystère de la sainte Trinité : la Vierge toute pure l'offrait comme une hostie de louange à la gloire des trois divines Personnes.
Le mercredi 4 décembre, au soir, Élisabeth entre en retraite pour trois jours.
Je vais me préparer au beau jour des fiançailles par une retraite de trois jours. Oh! voyez-vous, quand j'y pense je ne me sens déjà plus sur la terre ! Priez beaucoup pour votre petite carmélite afin qu'elle soit toute livrée, toute donnée et qu'elle réjouisse le Cœur de son Maître. Je voudrais Lui donner dimanche quelque chose de si bien, car je l'aime tant mon Christ...
L 99 – 1er décembre 1901, au Chanoine Angles
Mère Germaine, sa Prieure et maîtresse des novices – et donc témoin privilégié de ce que pouvait vivre Élisabeth, se fera l’écho de ces moments en racontant dans les Souvenirs :
Toute à l'action de grâce, sœur Élisabeth de, la Trinité s'en remit, pour sa préparation, à Celui-là même dont elle se savait tant aimée. Le divin Maître répondit à son attente, opérant en son âme des effets si puissants qu'elle semblait parfois défaillir. « Je ne puis plus porter ce poids de grâces », disait-elle…. Ainsi sœur Élisabeth de la Trinité était-elle préparée par Dieu même à la transformation intérieure dont sa vêture n'était pour elle que le symbole.ouvenirs, Mère Germaine, chapitre VI le
Postulat
En ce dimanche 8 décembre, une animation élégante envahit les locaux d’accueil du Carmel de Dijon.
Les regards convergent vers Élisabeth dans une belle robe de mariée. Paisible, elle se fait toute à tous.
Elle est admirablement coiffée. Madame Catez qui voulait en effet que sa fille soit parfaite en a profité pour demander à un coiffeur de venir s’occuper d’Élisabeth. Celle-ci, sans sortir de ce recueillement qui la caractérise, s’est prêtée au désir de sa mère.
- comment voulez-vous être coiffée ?
lui demanda le coiffeur en lui présentant les journaux de mode
- le plus simplement et le plus vivement possible.
répond Élisabeth.
L’homme de l’art s’acquitta de sa tâche dans le silence auquel l’entraînait l’air un peu absent d’Élisabeth. Puis, à la fin, lui présentant le miroir :
- Mademoiselle, êtes-vous satisfaite ?
Elle, de répondre gentiment, en repoussant l’objet :
C'est certainement bien, merci.
Impressionné le coiffeur confia à la sœur tourière qui le raccompagnait :
- Ce n'est pas une jeune fille comme les autres. J'en suis tout ému.
Et à sa femme, qui le rapportera aux sœurs, il confiera :
J'ai coiffé une sainte.
Témoignage de soeur Marie Madeleine du Saint Sacrement
Et voici le fils aîné du vicomte d'Avout qui vient s’incliner devant Élisabeth
pour la féliciter. Fiancé depuis peu, il se marie dans deux mois.
Élisabeth lui dit :
- Vous êtes heureux, mais moi je le suis bien
plus que vous.
Et de fait elle rayonne, impressionnant son
entourage par ce regard qui frappait tant ses amis qui, au milieu de
l’une ou l’autre rencontre mondaines la surprenaient attentive à une
autre Présence.
Madame Hallo est là avec Marie-Louise et Charles.
L’amitié entre Marie-Louise et Elisabeth s’est nouée sur les bancs du catéchisme de première Communion.
Autre amie d’enfance : Alice Cherveau.
Madame de Sourdon est venue aussi avec sa fille Marie-Louise.
Et puis un vieil ami de madame Catez, la mère d’Elisabeth : le Vicomte d’Avout est là avec sa famille. Madame Catez lui a demandé de tenir auprès d’Elisabeth le rôle de son père défunt et il est très ému à la pensée de la conduire tout-à-l’heure à l’autel.
D’autres amis sont très proches par la pensée : Marie-Louise Ambry et le cher Chanoine Angles, cet allié fidèle d’Elisabeth. Il a encore exhorté Madame Catez, qui ne se résigne pas totalement à cette séparation d’avec sa fille qu’implique le Carmel :
Laissez faire !…Vous avez donné votre enfant, ne cherchez pas à la retenir. Il vous est indifférent, je crois, qu'elle soit en robe de postulante, ou en habit de religieuse. Pour vous, c'est la même chose. Pour elle, c'est différent. Elle n'a, soyez en assurée, aucune volonté, aucun désir. Elle se laisse faire, livrée comme elle l'est au Souffle de Dieu. Tenez pour sûr, qu'il vaut mieux pour vous la savoir vivante et heureuse dans ce cloître où elle a été appelée, que de la voir dépérir tous les jours auprès de vous, jusqu'à un dénouement qui serait fatal.
Ces quelques heures de retrouvailles passent vite. Déjà la cloche du Monastère sonne. Les amis se rendent ensemble à la Chapelle où la « ville de Dijon », une fois encore, vient rendre hommage à la « petite Catez ». Mais ce n’est pas pour l’entendre évoquer le mugissement des vagues du Nautonier de Diemer ou se laisser porter par la passion qui soulève son interprétation de Chopin.
Aujourd’hui Élisabeth les invite à entrer dans la louange de la Trinité.
Monseigneur le Nordez, évêque de Dijon, préside les Vêpres solennelles de l’Immaculée Conception.
Au bras de Monsieur d’Avout, Elisabeth s’avance vers le chœur et s’installe. L’Office commence.
Après l’intonation, le chœur de chant de Saint Michel dont Élisabeth faisait partie, entonne la première antienne :
Toute belle tes-vous, ô Marie, et la tache originelle n’est point en vous.
Ecrasée sous le poids de grâces qui l’assaillent depuis le début de son postulat, Élisabeth donne l’impression d’être étroitement unie à Dieu. Elle confiera d’ailleurs à sa Prieure que pendant la cérémonie elle avait perdu le sentiment des personnes et des choses qui l'entouraient.
Avec quelle exultation chante-t-elle le Magnificat qu’introduit l’antienne :
Aujourd’hui est sorti un rejeton de la racine de Jessé : aujourd’hui Marie a été conçue sans aucune tache de péché : aujourd’hui la tête de l’ancien serpent a été écrasée par elle, alléluia.
Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
Il s'est penché sur son humble servante ;
désormais,tous les âges me diront bienheureuse.
Le Puissant fit pour mi des merveilles ;
Saint est son nom !
Son amour s'étend d'âge en âge
sur ceux qui le craignent.
Déployant la force de son bras,
il disperse les superbes.
Il renverse les puissants de leurs trônes,
il élève les humbles.
Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.
Il relève Israël,, son serviteur,
il se souvient de son amour,
de la promesse faite à nos pères,
en faveur d'Abraham et de sa race, à jamais.
A l’issue des Vêpres, le Père Vallée, grand ami du Carmel, monte en chaire. Avec l’éloquence qui caractérise l’Ordre des Prêcheurs, dont il fait partie, il prêche sur la Vierge Immaculée, fête du jour, en partant du Livre de l'Apocalypse (Ap 14,1-3 ; Ap 4 ).
Sa voix résonne encore aux oreilles de ses auditeurs lorsque Monseigneur le Nordez se lève, imité par la nombreuse assistance. Il va accompagner Élisabeth à la porte de clôture. Celle-ci sort de la Chapelle en suivant la procession épiscopale.
De leur côté, les sœurs sont sorties de la Chapelle. Elles se sont rendues à l’Avant-Chœur. Là elles pris ont chacune un cierge. L’une d’elles s’est chargée de la Croix et deux autres ont pris un chandelier.
Lorsque la porte de clôture s’ouvre devant Élisabeth, elle découvre ses sœurs rangées en deux chœurs tournés l’un vers l’autre. La Croix lui fait face. En l'accueillant, Mère Germaine remarque le recueillement profond d'Élisabeth et comprend ce que vit intérieurement sa fille ; malgré son respect devant l’œuvre de Dieu, elle ne peut s’empêcher de se demander comment se terminera la cérémonie….
En échange d'un cœur totalement à Lui, le divin Maître comblait la généreuse novice d'une plénitude d'amour dont elle ne pouvait plus soutenir les effets.
Les chantres entonnent l’hymne
O gloriosa Virginum, tandis qu’Elisabeth s’agenouille pour adorer la Croix.
O gloriosa VirginumSublimis inter sidera,
Qui te creavit, parvulum
Lactente nutris ubere.
Quod Héva tristis abstulit,
Tu reddis almos germine :
Intrent ut astra flebiles,
Caeli recludis cardines.
Tu Regis alti janua,
Et aula lucis fulgida :
Vitam datam per Virginem,
Gentes redemptae, plaudite
Jesu, tibi sit gloria,
Qui natus es de Virgine,
Cum Patre et almo Spiritu,
In sempiterna saecula. Amen
Puis la Communauté rentre au Chœur et chacune va prendre place près de la grille.
Monseigneur le Nordez, qui est retourné à la Chapelle commence l’entretien rituel avec Élisabeth :
- Que demandez-vous ?
- La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l'Ordre et la compagnie des sœurs.
- Ne venez-vous pas de votre bon gré et franche volonté pour recevoir l'habit de cette Religion ?
- Oui, mon Père.
- Voulez-vous donc entrer en cette Religion pour le seul amour et crainte de Notre-Seigneur ?
- Oui, avec la grâce de Dieu , et les prières des Sœurs.
- Que Dieu achève en vous ce qu’il a commencé.
Puis à l’invitation de l’évêque, Élisabeth et Mère Germaine sortent.
Monseigneur le Nordez bénit alors le manteau, le scapulaire, la ceinture et le grand voile qui ont été déposés sur un petit banc près de la grille.
Une petite attente précède le retour de Mère Germaine et d’Elisabeth. Celle-ci est maintenant revêtue de la robe, d’un petit voile et des « alpargates » souliers à semelles de chanvre que portent les carmélites.
Élisabeth retrouvant son cierge s’agenouille près de la grille.
Monseigneur le Nordez prononce les prières d’usage puis fait le signe de la Croix sur chaque partie de l’habit que Mère Germaine lui présente avant d’en vêtir Élisabeth.
Et celle-ci se retrouve avec le manteau blanc et le voile blanc des novices.
Alors Monseigneur le Nordez et son clergé s’agenouillent. Les Sœurs puis l’assemblée en font autant et l’évêque entonne l’hymne
Veni Creator Spiritus.
VENI, Creator spíritus,
Mentes tuorum visita,
Imple supérna grátia,
Quae tu creásti péctora.
Qui díceris Paráclitus,
Altíssimi donum Dei,
Fons vivus, ignis, cáritas,
Et spiritális únctio.
Tu septifórmis munere,
Dígitus patérnae déxterae,
Tu rite promíssum Patris,
Sermóne ditans guttura.
Accénde lumen sénsibus,
Infúnde amórem córdibus,
Infírma nostri córporis
Virtute firmans pérpeti.
Hostem repéllas lóngius,
Pacémque dones prótinus :
Ductóre sic te praevio
Vitémus omne nóxium.
Per te sciámus da Patrem,
Noscámus atque Fílium,
Teque utriusque Spíritum
Credamus honni témpore
Sit laus Patri cum Fílio,
Sancto simul Paráclitó,
Nobísque mittat Fílius
Charisma sancti Spiritus.
Amen.
Après la première strophe les sœurs se lèvent et les chœurs se tournent l’un vers l’autre.
Mère Germaine dépose son cierge et emmène Élisabeth au milieu du chœur, où un tapis de grosse serge est étendu, entouré de fleurs et de verdure.
Elisabeth se prosterne sur le tapis, les bras en forme de Croix et demeure ainsi jusqu’à la fin de l’hymne et des prières qui lui succèdent.
Puis la nouvelle novice se relève. Mère Germaine la conduit à l’autel du chœur, devant lequel Élisabeth se met à genoux. Elle le baise pour signifier qu’elle se dédie au service de Dieu. Puis elle baise la main de sa Prieure. Celle-ci la conduit alors vers les sœurs qu’Élisabeth embrasse pendant qu’elles chantent le Psaume 133
:
Voyez! Qu'il est bon, qu'il est
doux
d'habiter en frères tous ensemble!
C'est une huile excellente sur la tête,
qui descend sur la barbe,
qui descend sur la barbe d'Aaron,
sur le col de ses tuniques.
C'est la rosée de l'Hermon,
qui descend sur les hauteurs de Sion;
là, le Seigneur a voulu la bénédiction,
la vie à jamais.
La cérémonie de la vêture proprement dite est achevée.
L’assemblée, dans l’action de grâce s’apprête à recevoir la bénédiction du Saint Sacrement.
Avec beaucoup de délicatesse les amies d’Élisabeth ont choisi pour ce Salut les Cantiques que celle-ci apprécie.
De toute son âme Élisabeth fait sienne cette prière (un Cantique de Gounod inspiré des paroles d’Athalie de Racine) qu’elle a demandé à Marie-Louise
Hallo et à Alice Cherveau
de chanter en duo :
D’un cœur qui t’aime...
D'un cœur qui t'aime,
mon Dieu, qui peut troubler la paix ?
Il cherche en tout ta volonté suprême,
et ne se cherche jamais.
Sur la terre, dans le ciel même,
est-il d'autre bonheur
que la tranquille paix
d'un cœur qui t'aime ?
Monseigneur Le Nordez bénit Elisabeth, ses sœurs et tous ceux qui se sont unis à leur joie.
Et les sœurs se retirent en chantant le Psaume 66
Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse,
faisant luire sur nous sa face!
Sur la terre on connaîtra tes voies,
parmi toutes les nations, ton salut.
Que les peuples te rendent grâce, ô Dieu,
que les peuples te rendent grâce tous!
Que les nations jubilent et chantent,
car tu juges le monde avec justice,
tu juges les peuples en droiture,
sur la terre tu gouvernes les nations.
Que les peuples te rendent grâce,
ô Dieu, que les peuples te rendent grâce tous !
La terre a donné son produit,
Dieu, notre Dieu, nous bénit.
Que Dieu nous bénisse
et qu'il soit craint de tous les lointains de la terre!
Au soir de ce jour, Élisabeth retrouve les sœurs en rencontre communautaire. Laissant déborder sa joie elle leur chante, sur l’« Air du carillon du Carmel » :
Oh, laissez-moi en ce beau jour
Oui, laissez-moi chanter l'Amour,
L'Amour qui me fait prisonnière
Pour me consumer tout entière.
Enfin me voilà fiancée.
J'ai revêtu l'humble livrée.
Enveloppée du blanc manteau,
Partout je suivrai mon Agneau.
Lui et moi sommes si heureux
Et nous voilà partis tous deux
Jusques en la Maison du Père,
Séjour de paix et de lumière.
Qu'il fait bon en la Trinité,
Tout est clarté et charité.
O Christ, toi qui daignas me prendre
Tiens-moi, je ne veux plus descendre.
Chez ces Trois, je fixe ma tente,
Je suis petite, peu encombrante,
Ne fatiguant point mon Agneau
A m'emmener bien haut, bien haut.
Un cœur trop plein ne peut plus dire.
Sur ma lèvre «merci» expire,
Mère, de votre tout petit,
Acceptez ce naïf merci.
Sur votre aile au pays de l'amour,
Bon Ange, emmenez-moi toujours.
O conduisez-moi face au Père,
En sa clarté, en sa lumière.
Et vous toutes qui pour mon cœur
Depuis longtemps être mes sœurs,
En vous suivant toute petite
Je deviendrai vraie carmélite.
Un jour en la Cité du Ciel
Se retrouvera le Carmel,
Sous le blanc manteau de Marie
Toutes nous serons réunies.
Suivant partout l'Agneau mystique
Nous chanterons le doux cantique
Et contemplerons les clartés
De l'immuable Trinité.