Spiritualité

Epouse de l'Amour

Autour de la Prière

Et le dialogue d’Élisabeth avec le Christ se poursuit :   … je voudrais être une épouse pour votre cœur, je voudrais vous couvrir de gloire, je voudrais vous aimer jusqu’à en mourir…  

Epouse du Crucifié…
L’expression apparaît une fois en tant que telle sous la plume d’Élisabeth. C’est le 2 août 1906, elle écrit au Père Vallée et elle est consumée par la souffrance… Mais la réalité sponsale va plus loin chez Élisabeth, car elle rejoint son être le plus intime. Elle l’expose à Germaine de Gemeaux :
 Une carmélite, ma chérie, c'est une âme qui a regardé le Crucifié, qui l'a vu s'offrant comme Victime à son Père pour les âmes et, se recueillant sous cette grande vision de la charité du Christ, elle a compris la passion d'amour de son âme, et elle a voulu se donner comme Lui !... L 133 du 7 août 1902 à Germaine de Gemeaux
Notons en passant que si Élisabeth retient cette citation d’une confrence spirituelle, c’est sans doute moins pour Jésus s'offrant comme Victime à son Père pour les âmes que pour la passion d'amour de son âme qu’Il révèle ainsi. Une telle reprise donne cependant un écho de la séduction qu’exerce le Crucifié chez Élisabeth, et cela depuis sa jeunesse, comme en témoignent les confidences qu’elle fait à Mère Germaine sur sa vocation - et que celle-ci consigne dans Les Souvenirs - les Poésies et surtout le Journal.  

En utilisant la symbolique nuptiale pour parler de son union au Christ, Élisabeth ne se laisse aller à aucune mièvrerie. Elle rejoint simplement une grande tradition biblique et spirituelle et l’exprime aussi en tant qu’elle est artiste et surtout, bien entendu, femme.  

En lisant en effet ce passage de la Prière on peut laisser venir à l’esprit le commentaire que fait Saint Jean de la Croix de la strophe 23 de son le Cantique Spirituel   Sous le pommier, Vous me fûtes fiancée…   Jean de la Croix commente :
 
Le « pommier » désigne ici l'arbre de la croix, sur lequel le Fils de Dieu a remporté la victoire. A l'ombre de cette croix, d'où sont descendues tant de bénédictions, il est devenu le fiancé de la nature humaine tout entière, et, par conséquent, de chaque âme en particulier. Par la croix, il lui a donné, avec la grâce, les gages les plus privilégiés de son amour… L'union qui s'accomplit sur la croix n'est pas celle (le mariage spirituel) que nous étudions en ce moment. Par le mystère de la croix, Dieu s'est uni à l'âme tout d'un coup, en lui conférant la grâce première qu'elle a reçue sur les fonts sacrés du baptême ; mais quant à l'union des fiançailles, elle s'accomplit très lentement, par des degrés insensibles et à mesure que l'âme grandit en perfection. Dans l'une et l'autre de ces unions, le résultat est le même, il est vrai ; la seule différence est donc que Dieu agit seul dans la première, et que la seconde est déterminée par les progrès de l'âme.
Pour Jean de la Croix, la Croix est bien le lieu de l’union, d’une union sponsale entre l’âme et Dieu. En effet, pour évoquer Saint Paul et son épître aux Ephésiens, c’est bien l’union entre le Christ et l’église qui est la réalité dont le mariage humain est l’image. Et tout naturellement alors, Élisabeth reprend ce langage pour parler de son union au Christ crucifié.  

Nous vivons en un temps qui ne rend guère aisé le recours au langage nuptial. Mais Élisabeth, à la suite de Jean de la Croix est au-delà des frustrations diverses - ou des phantasmes - dont on pourrait la soupçonner. L’amour qu’elle porte au Christ n’est pas fondé sur une recherche d’elle-même. Une personne amie – madame de Vathaire – résumera magnifiquement la passion qui l’animait :
 
Il y a deux sortes d'amour : l'amour qui reçoit et l'amour qui donne. Ce dernier fut le sien. Elle était généreuse. Pour elle, aimer, c'était se dévouer, se sacrifier, s'immoler : « Aimer jusqu'à en mourir ! » comme elle le dit dans sa belle prière.
Un amour qui se donne, l’oubli de soi par amour de et pour l’autre, c’est comme cela qu’Élisabeth conçoit sa vie d’épouse.    

Et c’est en ce sens qu’Élisabeth recueille la tradition de l’église en l’enrichissant de toute sa sensibilité artistique et féminine. Ce qu’elle exprime - avec quelle ferveur – dans une note intime écrite en 1902 :
 « Epouse », tout ce que ce nom fait pressentir d'amour donné et reçu! d'intimité, de fidélité. de dévouement absolu !... être épouse, c'est être livrée comme Lui s'est livré; c'est être immolée comme Lui, par Lui, pour Lui... C'est le Christ se faisant tout nôtre, et nous devenant « toute sienne » !... être épouse, c'est avoir tous les droits sur son Cœur... C'est un cœur à cœur pour toute une vie.. C'est vivre avec... toujours avec... C'est se reposer de tout en Lui, et Lui permettre de se reposer de tout en notre âme!... C'est ne plus savoir qu'aimer ; aimer en adorant, aimer en réparant, aimer en priant, en demandant, en s'oubliant; aimer toujours sous toutes les formes ! « être épouse », c'est avoir les yeux dans les siens, la pensée hantée par Lui, le cœur tout pris, tout envahi, comme hors de soi et passé en Lui, l'âme pleine de son âme, pleine de sa prière, tout l'être captivé et donné.. C'est, en le fixant toujours du regard, surprendre le moindre signe et le moindre désir ; c'est entrer en toutes ses joies, partager toutes ses tristesses. C'est être féconde, co-rédemptrice, enfanter les âmes à la grâce, multiplier les adoptés du Père, les rachetés du Christ, les cohéritiers de sa gloire.     
Au soir,    tu seras jugé   sur l'amourSaint Jean de la Croix  
Cet amour d’épouse, Élisabeth l’incarne dans les mille et uns détails qui, de minute en minute sont le lieu de la Rencontre.
En voici un écho dans une lettre à Madame Angles :
 Je vais vous dire comment je fais lorsqu'il y a une petite fatigue : je regarde le Crucifié et quand je vois comme Lui s'est livré pour moi, il me semble que moi, je ne puis moins faire pour Lui que de me dépenser, de m'user, pour Lui rendre un peu de ce qu'Il m'a donné ! Chère Madame, le matin à la sainte Messe, communions à son esprit de sacrifice : nous sommes ses épouses, nous devons donc Lui être semblables.  
Ce qu’Élisabeth résume dans l’oubli de soi, moyen par lequel, à l’imitation du Christ, elle réalise l’amour dont elle vit. Avec des mots simples, mais pourquoi le chemin vers Dieu serait-il compliqué… elle nous apprend à aimer et porte la lumière d’une espérance au cœur de tout amour à travers lequel se révèle le visage de Dieu. 
Epouse