Spiritualité

A l'occasion des JMJ

Le périple de l'Astre
Résumé : La fête de l'Epiphanie nous apprend la marche des mages à la suite de l'astre qui les a guidé vers la grotte de Bethléem et leur a découvert le Roi des rois. Avec Elisabeth méditant le psaume 18, nous découvrons qu'un tel périple n'est plus nécessaire maintenant, car c'est en notre âme, en nous que se révèle la Présence de Dieu...  

Dans une lettre de novembre 1905 à l'abbé Chevignard, Elisabeth disait :

« Faisons le vide dans notre âme afin de Lui permettre de s'élancer en elle pour venir lui communiquer cette vie éternelle qui est la sienne. »
Elle vient de confier qu'elle aime approfondir le psaume 18 chanté souvent au cours de l'Office divin. Quelques versets de ce psaume la ravissent particulièrement :  
Il a placé son pavillon dans le soleil
 et cet astre,
semblable à un nouvel époux
qui sort de sa couche,
 s'est élancé comme un géant
pour parcourir sa carrière ;
 il est sorti de l'extrémité du ciel.
 Sa rvolution s'est faite
 jusqu'à l'autre extrémité ;
 et nul ne se dérobe à sa chaleur.
 
 Il serait sinon vain, du moins peu utile pour recevoir le message d'Elisabeth, de chercher à entendre la pensée exacte du psalmiste au verset 5c du psaume : « Il a placé son pavillon dans le soleil ». Les traductions sont obligées à un choix. Selon la Bible dont on peut disposer, on verra Dieu placer son pavillon dans le soleil ou bien dresser sa tente « là ». « Là » les traductions hésitent à nouveau. Littéralement le texte hébreu dit : « pour le soleil il a posé une tente en eux. » Mais « en eux » : est-ce une expression qui renvoie aux confins de l'univers auxquels il vient d'être fait allusion dans les versets qui précèdent immédiatement ou bien aux cieux qui racontent la gloire de Dieu et ouvrent la louange du psaume quelques versets plus haut ? Une fois encore le partage est impossible à faire clairement entre les deux sens possibles.
Dans cette lettre à l'abbé Chevignard, Elisabeth se réfère au psaume qu'elle dit durant l'Office divin. Elle cite donc le bréviaire (du moins une traduction du bréviaire, qui n'était alors récité qu'en latin).
En 1906, écrivant la Dernière retraite, elle médite à nouveau le psaume 18. La traduction qu'elle a alors sous les yeux est celle d'Eyragues. Celui-ci donne pour ces mêmes versets :
 
Là, il a dressé une tente pour le soleil,
Et le soleil,
comme l'époux qui sort de la chambre nuptiale, S'élance triomphant dans sa carrière.
Il se lève à une extrémité du ciel,
Il achève sa course à l'autre extrémité ;
Rien ne se dérobe à sa chaleur.
 
Les divergences de traduction sont ignorées par Élisabeth : elle fait une interprétation spirituelle du psaume. Ne disait-elle pas à madame de Sourdon il y a 3 ans :

Il me semble que j'ai trouvé mon Ciel sur la terre puisque le Ciel, c'est Dieu, et Dieu, c'est mon âme  lettre 122 peu après le 15 juin 1902 à madame de Sourdon
 Et pour introduire sa méditation du psaume en 1906 elle écrit :
«Coeli enarrant gloriam Dei.» Voilà ce que racontent les Cieux: la gloire de Dieu. Puisque mon âme est un ciel où je vis en attendant "la Jérusalem céleste", il faut que ce ciel chante aussi la gloire de l'Eternel, rien que la gloire de l'Eternel. 
C'est donc dans le ciel de son âme que Dieu place « une tente pour le soleil ».  

Dans l'ancien Orient le soleil était le symbole de la justice. Les chrétiens, qui ont reconnu en Jésus le Soleil de justice ont donc appliqué ces versets du psaume 18 au mystère de l'Incarnation du Verbe. Ainsi, dans une lecture chrétienne, ce psaume « raconte » (de même que les cieux en son début racontent la gloire de Dieu) le mystère de l'Incarnation, ce mouvement du Verbe qui sort, « qui ne retient pas le rang qui l'égalait à Dieu » dira Saint Paul dans sa très belle hymne de l'épître aux Philippiens, qui s'abaisse et qui, dans le sein de la Vierge Marie, prend chair de notre chair, épouse l'humanité.

En un raccourci saisissant Élisabeth dira plus tard :
 Le soleil, c'est le Verbe, c'est "l'époux".  
Le soleil s'élance donc dans l'âme d'Élisabeth. Et ainsi le Verbe de Dieu s'incarne spirituellement en elle.

Depuis les débuts de l'Eglise, toute une lignée de spirituels, puisant leur inspiration dans les écrits de Saint et de Saint Paul est venue à parler de trois générations du Verbe : selon la première Il est engendré avant le temps par le Père. Selon la seconde, il est engendré dans notre monde en prenant chair de la Vierge Marie. Selon la troisième, enfin, il est engendré spirituellement en nous.

Avec des mots différents le message Élisabeth s'inscrit dans cette veine que la tradition spirituelle du Carmel, contemplant l'humanité du Christ, a contribué à creuser et à enrichir.
Le Verbe s'incarne, s'élance dans l'âme. Encore faut-il qu'Il ait pour cela de la place. C'est pourquoi :

Faisons le vide dans notre âme afin de Lui permettre de s'élancer en elle pour venir lui communiquer cette vie éternelle qui est la sienne. 
Vide et non vides. Au pluriel le mot renvoie, chez Elisabeth, à une réalité toujours négative, comme dans la Prière : « ...à travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances... ». Au singulier et surtout pris dans un sens spirituel le vide est tout ce qui n'est pas Dieu, tout ce qui n'est pas rempli par Dieu. Faire le vide consiste à faire en soi un espace pour Dieu. Il s'agit alors de faire silence, de refuser de poursuivre une pensée qui n'est pas occupée de Dieu seul, c'est « fixer Dieu dans la foi et la simplicité » (Le Ciel dans la foi).

En 1906, Elisabeth dira :

Là (dans l'âme qui raconte sa gloire) Il a placé une tente pour le Soleil. » Le soleil, c'est le Verbe, c'est "l'époux". S'Il trouve mon âme vide de tout ce qui ne rentre pas en ces deux mots : son amour, sa gloire, alors Il la choisit pour être "sa chambre nuptiale", Il s'y "élance" «comme un géant qui se précipite triomphant dans sa carrière» et je ne puis «me dérober à sa chaleur. 
   L'âme ainsi vide d'elle-même voit donc le Verbe s'élancer en elle pour lui communiquer cette vie éternelle qui est la sienne. Car, dit le psaume, rien ne se dérobe à sa chaleur. Le soleil donne la lumière mais aussi il est feu... « le feu n'est-ce pas l'amour » : un feu qui réchauffe, un feu qui consume. Et donc un feu qui transforme en lui celle qui s'est ouverte à son action. « A son contact notre âme deviendra comme une flamme d'amour se répandant dans tous les membres du corps du Christ qui est l'Eglise. »   « Rien ne se dérobe » dit le psaume. « Nul ne se dérobe » écrit Elisabeth dans sa lettre à l'abbé Chevignard, infléchissant l'interprétation du texte dans un sens personnaliste. « Je ne puis « me dérober à sa chaleur » », dira-t-elle dans la dernière retraite. Ces reprises du psaume ouvrent bien des perspectives. Celle de la dernière retraite dit une fois encore le désir d'Elisabeth de se livrer entièrement au Dieu tout amour qui l'envahit, qui la consume en lui pour devenir avec lui, en lui, la parfaite louange de gloire du Père. Celle de la lettre à l'abbé Chevignard ouvre un horizon plus explicitement missionnaire. S'adressant à un prêtre, à un pasteur, elle retient davantage une orientation qui est aussi constitutive de sa vocation propre de carmélite. Nul ne se dérobe à sa chaleur, car l'union à Dieu prépare les voies du Seigneur dans les âmes en répandant ainsi son amour.   L'astre observé par les mages les a conduit à venir adorer leur Seigneur et Sauveur de tous les peuples. Celui qui s'élève dans l'âme des croyants est le Dieu tout amour qui s'incarne spirituellement en eux pour leur communiquer sa vie divine et les rend, à la suite d'Elisabeth, capables de la grande espérance et ministres de l'espérance pour les autres, comme le souligne Benoit XVI, dans sa dernière encyclique Spe salvi. Et le Pape poursuit :

L'espérance dans le sens chrétien est toujours aussi espérance pour les autres. Et elle est une espérance active, par laquelle nous luttons pour que les choses n'aillent pas vers « une issue perverse ». Elle est aussi une espérance active dans le sens que nous maintenons le monde ouvert à Dieu.

Elisabeth de la Trinité