1.
Voici enfin Sabeth qui vient s'installer avec son crayon près de
sa Framboise chérie ! Je dis avec son crayon, car de coeur à coeur
l'installation est faite depuis longtemps, n'est-ce pas, et nous demeurons
fusionnées toutes deux. Que j'aime nos rendez-vous du soir : c'est comme
le prélude de cette communion qui s'établira entre nos âmes, du Ciel à
la terre ; il me semble que je suis penchée sur toi comme une mère sur
l'enfant de sa prédilection: je lève les yeux, je regarde Dieu, puis je
les rabaisse sur toi, t'exposant aux rayons de son Amour. Framboise, je ne
Lui dis pas de paroles pour toi, mais Il me comprend bien mieux, Il
préfère mon silence. Mon enfant chérie, je voudrais être sainte pour
pouvoir t'aider déjà ici-bas, en attendant de le faire là-haut. Que ne
souffrirais-je pas afin de t'obtenir les grâces de force dont tu as
besoin.
2.
Je veux répondre à tes questions. Traitons d'abord de l'humilité ; j'ai
lu sur ce sujet dans le livre dont je t'ai parlé des pages magnifiques. Le pieux auteur dit que nul
ne peut "troubler" l'humble, qu'il possède "la paix
invincible, car il s'est précipité dans un tel abîme que nul n'ira le
chercher jusque-là ". Il dit aussi que l'humble trouve la plus
grande saveur de sa vie dans le sentiment de son "impuissance"
"en face de Dieu" Petite Framboise, l'orgueil n'est point
une chose qui se détruirait par un beau coup d'épée ! Sans doute
certains actes d'humilité héroïques, comme on en voit dans la vie des
saints, lui portent un coup sinon mortel, du moins qui l'affaiblit
considérablement ; mais sans cela c'est chaque jour qu'il faut le faire
mourir ! « Quotidie morior, s'écriait saint Paul, je meurs chaque jour
» !
3.
Framboise, cette doctrine de mourir à soi-même, qui est cependant la loi
pour toute âme chrétienne depuis que le Christ a dit: « Si quelqu'un
veut venir après moi, qu'il prenne sa croix et se renonce », cette
doctrine donc qui paraît si austère, est d'une suavité délicieuse
lorsqu'on regarde le terme de cette mort, qui est la vie de Dieu mise à
la place de notre vie de péché et de misères. C'est ce que
saint Paul voulait dire quand il écrivait: « Dépouillez-vous du vieil
homme et revêtez-vous du nouveau, selon l'image de Celui qui l'a créé. »
Cette image, c'est Dieu Lui-même ; te souviens-tu de cette volonté qu'Il
exprime si formellement au jour de la création: « Faisons l'homme à
notre image et à notre ressemblance »? Oh ! vois-tu, si nous pensions
davantage aux origines de notre âme, les choses d'en bas nous
paraîtraient si puériles que nous n'aurions que du mépris pour elles...
Saint Pierre écrit dans une de ses épîtres « que nous sommes faits
participants de la nature divine » et saint Paul recommande que nous
« conservions jusqu'à la fin ce commencement de son être qu'Il nous a
donné ».
4.
Il me semble que l'âme qui a conscience de sa grandeur entre en cette
« sainte liberté des enfants de Dieu » dont parle l'Apôtre,
c'est-à-dire qu'elle dépasse toutes choses et se dépasse elle-même. Il
me semble que l'âme la plus libre, c'est la plus oublieuse d'elle-même ;
si l'on me demandait le secret du bonheur je dirais que c'est de ne plus
tenir compte de soi, de se nier tout le temps. Voilà une bonne
façon de faire mourir l'orgueil: on le prend par la famine ! Vois-tu,
I'orgueil c'est l'amour de nous-mêmes, eh bien, il faut que l'amour de
Dieu soit si fort qu'il éteigne tout amour de nous. Saint Augustin dit
que nous avons en nous deux cités, la cité de Dieu et la cité du MOI.
Dans la mesure où la première grandira, la seconde sera détruite. Une
âme qui vivrait dans la foi sous le regard de Dieu, qui aurait cet « oeil
simple » dont parle le Christ en l'évangile, c'est-à-dire cette pureté
"d'intention" "qui ne vise qu'à Dieu ", cette
âme-là, il me semble, vivrait aussi dans l'humilité: elle saurait
reconnaître ses dons à son égard, car "l'humilité c'est la
vérité ". Mais elle ne s'approprie rien, elle rapporte tout à
Dieu, comme faisait la sainte Vierge.
5.
Framboise, tous les mouvements d'orgueil que tu sens en toi ne deviennent
des fautes que lorsque la volonté s'en fait complice ! sans cela tu peux
beaucoup souffrir mais tu n'offenses pas le bon Dieu. Ces fautes qui
t'échappent, comme tu me dis, sans même que tu y réfléchisses,
dénotent sans doute un fond d'amour-propre, mais cela, ma pauvre
chérie, fait en quelque sorte partie de nous... Ce que le bon Dieu te
demande c'est de ne jamais t'arrêter volontairement à une pensée
d'orgueil quelconque, et de ne jamais faire un acte inspiré par ce même
orgueil ; car cela, ce n'est pas bien. Et encore, si tu constates une de
ces choses, il ne faut pas te décourager, car c'est encore l'orgueil qui
s'irrite, mais tu dois "étaler ta misère " comme Madeleine aux
pieds du Maître, et Lui demander qu'Il te délivre. Il aime tant voir une
âme reconnaître son impuissance ; alors, comme disait une grande sainte,
"l'abîme de l'immensité de Dieu se trouve en tête à tête avec
l'abîme du néant " de la créature, et Dieu étreint ce néant.
6.
Mon enfant chérie, ce n'est pas de l'orgueil de penser que tu ne veux pas
de la vie facile ; je crois vraiment que Dieu veut que ta vie s'écoule
dans une sphère où l'on respire l'air divin. Oh ! vois-tu, j'ai une
compassion profonde pour les âmes qui ne vivent pas plus haut que la
terre et ses banalités ; je pense qu'elles sont esclaves et je voudrais
leur dire: Secouez ce joug qui pèse sur vous ; que faites-vous avec ces
liens qui vous enchaînent à vous-même et à des choses
moindres que vous-même? Il me semble que les heureux de ce monde sont
ceux qui ont assez de mépris et d'oubli de soi pour choisir la Croix pour
leur partage ! Quand on sait mettre sa joie dans la souffrance, quelle
paix délicieuse !
7.
« J'accomplis en ma chair ce qui manque à la passion de Jésus-Christ
pour son corps qui est l'église »: voilà ce qui faisait le bonheur de
l'Apôtre ! Cette pensée me poursuit et je t'avoue que j'ai une joie
intime et profonde à penser que Dieu m'a choisie pour m'associer à la
passion de son Christ, et ce chemin du Calvaire que je gravis chaque jour
me paraît plutôt la route de la béatitude ! N'as-tu jamais vu de ces
images représentant la mort moissonnant avec sa faucille? Eh bien, c'est
mon état, il me semble que je la sens me détruire ainsi... Pour la
nature c'est parfois pénible, et je t'assure que si je restais là, je ne
sentirais que ma lâcheté dans la souffrance... Mais ceci, c'est le
regard humain ! et bien vite "j'ouvre l'oeil de mon âme sous la
lumière de la foi ", et cette foi me dit que c'est l'amour qui me
détruit, qui me consume lentement, et ma joie est immense et je me livre
à lui comme une proie.
8.
Framboise, pour atteindre à la vie
idéale de l'âme je crois qu'il faut vivre dans le surnaturel,
c'est-à-dire ne jamais agir « naturellement »... Il faut prendre
conscience que Dieu est au plus intime de nous et aller à tout avec Lui ;
alors on n'est jamais banal, même en faisant les actions les plus
ordinaires, car on ne vit pas en ces choses, on les dépasse ! Une âme
surnaturelle ne traite jamais avec les causes secondes mais avec Dieu
seulement. Oh ! comme sa vie est simplifiée, comme elle se rapproche de la
vie des esprits bienheureux, comme elle est affranchie d'elle-même et de
toutes choses ! Tout pour elle se réduit à l'unité, cet « unique
nécessaire » dont le Maître parlait à Madeleine. Alors elle est
vraiment grande, vraiment libre, parce qu'elle a « enclos sa volonté
en celle de Dieu ».
9.
Ma Framboise, lorsque l'on contemple notre éternelle prédestination, les
choses visibles semblent si méprisables... Ecoute saint Paul: « Ceux que
Dieu a connus en sa prescience, Il les a aussi prédestinés pour être
conformes à l'image de son Fils. » (Ce n'est pas tout, tu vas voir, ma
petite, que tu es du nombre des « connus » !) « Et ceux qu'Il a connus, Il
les a appelés »: c'est le
baptême qui t'a faite enfant d'adoption, qui t'a marquée du sceau de la
Trinité Sainte ! « Et ceux qu'Il a appelés, Il les a aussi justifiés »:
que de fois tu l'as été par le sacrement de pénitence, et par toutes ces
touches de Dieu en ton âme, sans même que tu en aies conscience !
« Et
ceux qu'Il a justifiés, Il les a aussi glorifiés. » Ceci est ce qui
t'attend dans l'éternité ! Mais rappelle-toi que notre degré de gloire
sera le degré de grâce dans lequel Dieu nous trouvera au moment de la
mort ; permets-Lui d'achever en toi l'oeuvre de sa prédestination, et pour
cela écoute encore saint Paul qui va te donner un programme de vie.
10.
« Marchez en Jésus-Christ, enracinée en Lui, édifiée sur Lui, affermie
dans la foi, et croissant en Lui dans l'action de grâce. » Oui, petite
enfant de mon âme et de mon cœur, marche en Jésus-Christ: il te faut
cette voie large, tu n'es pas faite pour les sentiers étroits d'ici-bas !
Sois enracinée en Lui, et pour cela déracinée de toi-même ou
faisant tout comme: c'est-à-dire te niant chaque fois que tu te
rencontres. Sois édifiée sur Lui, bien haut au-dessus de ce qui
passe, là où tout est pur, tout est lumineux.
11.
Sois affermie en la foi,
c'est-à-dire n'agis que sous la grande lumière de Dieu, jamais d'après
les impressions, l'imagination. Crois qu'Il t'aime, qu'Il veut t'aider
Lui-même dans les luttes que tu as à soutenir. Crois à son amour, son
trop grand amour comme dit saint Paul: nourris ton âme des grandes
pensées de la foi qui lui révèlent toute sa richesse et la fin pour
laquelle Dieu l'a créée ! Si tu vis en ces choses, ta piété ne sera pas
une exaltation nerveuse, comme tu le crains, mais elle sera vraie.
C'est si beau la vérité, la vérité de l'amour: « Il m'a aimé, Il s'est
livré pour moi », voilà, petite enfant, ce que c'est qu'être vrai !
12.
Et puis enfin, croîs en l'action de grâces. C'est le dernier mot du programme, il
n'en est que la conséquence: si tu marches enracinée en Jésus-Christ,
affermie en ta foi, tu vivras dans l'action de grâces. La dilection des
enfants de Dieu ! je me demande comment l'âme qui a sondé l'amour qui est
au Coeur de Dieu « pour elle » peut n'être pas joyeuse toujours,
dans toute souffrance et toute douleur. Rappelle-toi qu' « Il t'a élue en
Lui avant la création pour que tu sois immaculée et pure en sa
présence, dans l'amour », c'est encore saint Paul qui dit cela ; par
conséquent ne crains pas la lutte, la tentation: « Lorsque je suis faible,
s'écriait l'Apôtre, c'est alors que je suis fort, car la vertu de
Jésus-Christ habite en moi. »
13.
Je me demande ce que va penser notre Révérende Mère si elle voit ce
journal ; elle ne me permet plus d'écrire car je suis
d'une faiblesse extrême, je me sens à tout moment défaillir. Cette
lettre sera peut-être la dernière de ta Sabeth ; elle a mis bien des
jours pour te l'écrire, c'est ce qui t'expliquera son incohérence. Et ce
soir je ne puis me décider à te quitter. Je suis en solitude, il est 7
heures et demie du soir, la communauté est en récréation... et moi je
me crois déjà un peu au Ciel en ma petite cellule, seule avec Lui seul,
portant ma croix avec mon Maître. Framboise, mon bonheur grandit à
proportion de ma souffrance ! Si tu savais quelle saveur on trouve au fond
du calice préparé par le Père des Cieux !
A
Dieu, Framboise aimée, je ne puis plus continuer. Et dans le
silence de nos rendez-vous, tu devineras, tu comprendras ce que je ne te
dis pas. Je t'embrasse. Je t'aime comme une mère fait avec son petit
enfant. A Dieu, ma toute-petite... "Qu'à l'ombre de ses ailes Il te
garde de tout mal ."