RéSUMé : L’expression de la Prière d’Élisabeth
« immobile et paisible » soulève une objection: cette
spiritualité ne peut pas rejoindre quelqu’un livré à la
trépidation du monde que nous connaissons.
Essayer d’entendre
Élisabeth découvre cependant de
manière nouvelle l’exigence et l’absolu de l’Amour habitant le cœur
de tout homme.
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O mon Dieu, Trinité que j'adore, aidez-moi à
m'oublier entièrement pour m'établir en vous, immobile et paisible
comme si déjà mon âme était dans l'éternité.
L’entrée majestueusement envoûtante de la Prière
d’Élisabeth semble acheminer doucement vers le rivage immobile
et paisible de l’éternité.
Il arrive alors que certaines personnes éprouvent un
instant de découragement : cette prière est bien pour une
« âme contemplative », ce qu’il faut entendre pour une-personne-totalement-déconnectée-des-réalités-humaines-dans-lesquelles-je-vis,
donc pas pour moi. Et cette tristesse peut reléguer Élisabeth elle-même dans les parterres des âmes mystiques inaccessibles au
commun des mortels.
Or la prière d’Élisabeth, éminemment chrétienne,
est profondément incarnée. Elle n’a pas pour but d’inciter à l’évasion
d’une réalité mouvementée. Elle est un échange d’amitié entre
personnes vivantes. Et l’immobilité à laquelle aspire Élisabeth est
bien mobile. Pour s’en convaincre il suffit de poursuivre la
prière : que chaque minute m’emporte plus loin dans la
profondeur de votre Mystère et que je sois là… toute livrée
à votre action créatrice.
On ne sera pas étonné, alors, d’apprendre que le
mot « immobile » ne fait pas partie du vocabulaire de cette
jeune femme passionnée. Elle ne l’emploie que deux fois dans l’ensemble
de ses écrits ! Et encore s’agit-il d’une citation qu’elle
fait d’un traité spirituel et qu’elle utilise deux fois : dans
sa Prière et dans la Dernière Retraite.
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Que demande alors en fait Elisabeth ?
… m’établir
en vous
établir
qui désigne le désir, la recherche d’un
état stable, est un terme qu’Élisabeth utilise volontiers pour
évoquer l’union et particulièrement l’union entre Dieu et la
personne. Voilà ce qu'Il veut faire en vous : à toute minute il
veut que vous sortiez de vous, que vous quittiez toute préoccupation,
pour vous retirer en cette solitude qu'Il se choisit au fond de votre cœur.
Lui, Il est toujours là, encore que vous ne le sentiez pas ; Il vous
attend et veut établir avec vous « un admirable commerce », comme
nous le chantons dans la belle liturgie, une intimité d'époux et
d'épouse ; [L 249 à madame Angles – 26 novembre 1905] ; et
encore : Lorsqu'une âme est fidèle à tous les moindres
désirs de son Cœur, Jésus à son tour est fidèle à la garder et Il
s'établit entre eux une si douce intimité... [L 278 à Germaine de
Gemeaux – vers le 10 juin 1906].
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Cette union se réalise par le moyen de la prière
comme Élisabeth le souligne dans une lettre, encore à Germaine de
Gemeaux : Aimez toujours la prière… et quand je dis la
prière, ce n'est pas tant s'imposer quantité de prières vocales à
réciter chaque jour, mais c'est cette élévation de l'âme vers Dieu
à travers toutes choses qui nous établit avec la Sainte Trinité en
une sorte de communion continuelle, tout simplement en faisant tout sous
son regard. [L 252 de fin décembre 1905].
Une prière qui veut atteindre la paix, celle-ci
étant à la foi un combat et un don.
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Un combat car
Élisabeth demande justement à Dieu de l’aider
à s’oublier pour être paisible, comme elle lui
demande que rien ne vienne troubler cette paix.
On peut s’étonner d’une telle demande :
Élisabeth n’est-elle pas carmélite ? donc religieuse… donc
cloîtrée… donc préservée du monde… Ne vient-elle pas de vivre
deux retraites presque l’une derrière l’autre : sa retraite
personnelle faite au début du mois d’octobre et la retraite
communautaire qui s’achève en ce 21 novembre. Comment peut-elle,
après tout cela, demander d’être établie immobile et paisible ?
Comment ne l’est-elle pas déjà ?
Cette paix
s'obtient par l’oubli de soi et Élisabeth demande à Dieu de l’aider à s’oublier entièrement. L’expression
semble bien rude. Les sciences humaines ne nous ont-elles pas appris à
nous méfier d’une telle attitude de négation de soi ? Mais,
justement : l’oubli de soi n’est pas la négation de soi.
Contemporaine de la naissance de la psychanalyse dont
elle ne pouvait avoir connaissance Élisabeth propose un chemin vers le
bonheur avec la mise en œuvre d’attitudes spirituelles classiques,
profondément humaines et qui, ayant été mises à l’épreuve,
continuent à faire leur preuve. Et le secret de ce bonheur, c’est… s'oublier,
se quitter, ne pas tenir compte de soi, regarder au Maître, ne regarder
qu'à Lui, recevoir également comme venant directement de son amour, la
joie ou la douleur; cela établit l'âme sur des hauteurs si sereines
!... [L 333 à madame de Bobet – fin octobre 1906] ou encore à
madame Angles qui souffrait de dépression à la suite d’une
intervention chirurgicale douloureuse et vivait dans une solitude
intérieure lourde à porter : je crois que le secret de la paix
et du bonheur, c'est de s'oublier, de se désoccuper de soi-même. Cela
ne consiste pas à ne plus sentir ses misères physiques ou morales; les
saints eux-mêmes ont passé par ces états si crucifiants. Seulement
eux ne vivaient pas là; à tout instant ils quittaient ces choses;
lorsqu'ils se sentaient touchés par elles, ils ne s'en étonnaient pas,
car ils savaient de " quelle argile ils étaient faits "… [L 249,
novembre 1905]
Cet oubli de soi conduisant à la paix est l’objet
d’un combat, comme elle le laisse entendre dans sa Dernière
Retraite : Une âme qui discute avec son moi, qui s'occupe de
ses sensibilités, qui poursuit une pensée inutile , un désir
quelconque, cette âme disperse ses forces , elle n'est pas tout
ordonnée à Dieu : sa lyre ne vibre pas à l'unisson et le Maître,
quand Il la touche, ne peut en faire sortir des harmonies divines, il y
a encore trop d'humain, c'est une dissonance. (Dernière retraite
– Deuxième jour). S’oublier consiste donc à abandonner tout ce qui
nous distrait de l’Unique nécessaire, et... c'est un travail sans
cesse remis en chantier.
Pour peu que l’on en ait l’expérience on s’aperçoit
que cet abandon ne se réalise pas à la seule « force des
poignets ». Certes on doit se disposer à la paix mais il s’agit aussi
de la recevoir. Et c’est pourquoi Élisabeth passe de aidez-moi à
Pacifiez mon âme, faites-en votre ciel, votre demeure aimée et
le lieu de votre repos. Ce qui est demander au Seigneur de
réaliser cette promesse qu’il a faite : Si quelqu'un m'aime,
il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et vous viendrons vers lui
et nous nous ferons une demeure chez lui. [évangile selon St Jean,
chapitre 14, verset 23] Car la paix est réalisée par Sa
présence : Jésus vint et se tint au milieu et il leur dit :
" Paix à vous ! " [évangile selon St Jean, chapitre 20,
verset 19] ou encore, avec les termes d’Élisabeth : Voilà l’œuvre
du Christ en face de toute âme de bonne volonté, et c'est le travail
que son immense amour, son « trop grand amour », le presse de faire en
moi. Il veut être ma paix afin que rien ne puisse me distraire ou me
faire sortir de "la forteresse inexpugnable du saint recueillement
" [Dernière Retraite, Douzième jour].
Encore faut-il qu’on ne Le laisse pas seul d’où la suite de la
demande d’Élisabeth : que je ne vous y laisse jamais seul,
mais que je sois là tout entière, c’est-à-dire entièrement
livrée dans la foi à l’adoration de Dieu et à la volonté sur elle.
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En demandant à Dieu de l’aider à s’établir en
Lui immobile et paisible Élisabeth ne témoigne donc pas d’une vie
éloignée des contingences humaines desquelles la couperait son union
à Dieu.
écrivant sa prière en un jour où les carmélites renouvellent
leur vœux, mémorial de leur profession religieuse, elle a voulu
laisser la trace pour elle-même d’un élan d’amour être épouse,
c'est avoir tous les droits sur son Cœur... C'est un cœur à cœur
pour toute une vie… C'est vivre avec... toujours avec... C'est se
reposer de tout en Lui, et Lui permettre de se reposer de tout en notre
âme !... [Note Intime 13]
En disant ainsi le désir que Dieu a de nous et…
que nous avons de lui, n’exprime-t-elle pas aussi la réalité de ceux qui
aiment en vérité ? Ce qui est bien communier à l’attente de
tous les hommes… |