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Dans cette lettre à l'abbé Chevignard, Elisabeth
se réfère au psaume qu'elle dit durant l'Office divin. Elle cite
donc le bréviaire (du moins une traduction du bréviaire, qui
n'était alors récité qu'en latin). En 1906, écrivant la Dernière
retraite, elle médite à nouveau le psaume 18. La traduction
qu'elle a alors sous les yeux est celle d'Eyragues. Celui-ci
donne pour ces mêmes versets:
Là, il a dressé une tente pour le soleil,
Et le soleil, comme l'époux qui sort de la
chambre nuptiale,
S'élance triomphant dans sa carrière.
Il se lève à une extrémité du ciel,
Il achève sa course à l'autre extrémité ;
Rien ne se dérobe à sa chaleur.
Les divergences
de traduction sont ignorées par Élisabeth : elle fait une
interprétation spirituelle du psaume. Ne disait-elle pas à
madame de Sourdon il y a 3 ans « Il
me semble que j'ai trouvé mon Ciel sur la terre puisque le Ciel,
c'est Dieu, et Dieu, c'est mon âme »
(lettre 122). Et pour introduire sa méditation du psaume en 1906
elle écrit : « «Coeli
enarrant gloriam Dei.» Voilà ce que racontent les Cieux: la
gloire de Dieu. Puisque mon âme est un ciel où je vis en
attendant "la Jérusalem céleste", il faut que ce ciel chante
aussi la gloire de l'Eternel, rien que la gloire de l'Eternel. »
C'est donc dans
le ciel de son âme que Dieu place « une
tente pour le soleil ».
Dans l'ancien
Orient le soleil était le symbole de la justice. Les chrétiens,
qui ont reconnu en Jésus le Soleil de justice ont donc appliqué
ces versets du psaume 18 au mystère de l'Incarnation du Verbe. Ainsi,
dans une lecture chrétienne, ce psaume « raconte »
(de même que les cieux en son début racontent la gloire de Dieu)
le mystère de l'Incarnation, ce mouvement du Verbe qui sort,
« qui ne retient pas le rang qui l'égalait à Dieu » dira Saint
Paul dans sa très belle hymne de l'épître aux Philippiens, qui
s'abaisse et qui, dans le sein de la Vierge Marie, prend chair
de notre chair, épouse l'humanité.
En un
raccourci saisissant Élisabeth dira plus tard :
Le soleil, c'est le Verbe,
c'est "l'époux".
Le soleil s'élance donc dans l'âme d'Élisabeth.
Et ainsi le Verbe de Dieu s'incarne spirituellement en elle.
Depuis les débuts de l'Eglise, toute une lignée
de spirituels, puisant leur inspiration dans les écrits de Saint
et de Saint Paul est venue à parler de trois générations du
Verbe : selon la première Il est engendré avant le temps par le
Père. Selon la seconde, il est engendré dans notre monde en
prenant chair de la Vierge Marie. Selon la troisième, enfin, il
est engendré spirituellement en nous.
Avec des mots différents le message Élisabeth
s'inscrit dans cette veine que la tradition spirituelle du
Carmel, contemplant l'humanité du Christ, a contribué à creuser
et à enrichir.
Le Verbe s'incarne, s'élance dans l'âme. Encore
faut-il qu'Il ait pour cela de la place. C'est pourquoi « Faisons
le vide dans notre âme afin de Lui permettre de s'élancer en
elle pour venir lui communiquer cette vie éternelle qui est la
sienne. »
Vide
et non vides.
Au pluriel le mot renvoie, chez Elisabeth, à une réalité
toujours négative, comme dans la Prière : « ...à
travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les
impuissances... ».
Au singulier et surtout pris dans un sens spirituel le vide est
tout ce qui n'est pas Dieu, tout ce qui n'est pas rempli par
Dieu. Faire le vide consiste à faire en soi un espace pour Dieu.
Il s'agit alors de faire silence, de refuser de poursuivre une
pensée qui n'est pas occupée de Dieu seul, c'est « fixer
Dieu dans la foi et la simplicité »
(Le Ciel
dans la foi).En 1906,
Elisabeth dira : « «Là
(dans l'âme qui raconte sa gloire) Il a placé une tente pour le
Soleil. » Le soleil, c'est le Verbe, c'est "l'époux". S'Il
trouve mon âme vide
de tout ce qui ne rentre pas en ces deux mots : son amour, sa
gloire, alors Il la choisit pour être "sa chambre nuptiale", Il
s'y "élance" «comme un géant qui se précipite triomphant dans sa
carrière» et je ne puis «me dérober à sa chaleur ». »
L'âme ainsi
vide d'elle-même voit donc le Verbe s'élancer en elle pour
lui communiquer
cette vie éternelle qui est la sienne.
Car, dit le psaume,
rien ne se dérobe à sa chaleur.
Le soleil
donne la lumière mais aussi il est feu... « le
feu n'est-ce pas l'amour »
: un feu qui réchauffe, un feu qui consume. Et donc un feu qui
transforme en lui celle qui s'est ouverte à son action. « A
son contact notre âme deviendra comme une flamme d'amour se
répandant dans tous les membres du corps du Christ qui est l'Eglise. »
« Rien
ne se dérobe » dit le psaume. « Nul
ne se dérobe » écrit Elisabeth dans sa lettre à l'abbé
Chevignard, inféchissant l'interprétation du texte dans un sens
personnaliste. « Je ne puis
« me dérober à sa chaleur » »,
dira-t-elle dans la dernière retraite. Ces reprises du psaume
ouvrent bien des perspectives.
Celle de la dernière retraite dit une fois encore
le désir d'Elisabeth de se livrer entièrement au Dieu tout amour
qui l'envahit, qui la consume en lui pour devenir avec lui, en
lui, la parfaite louange de gloire du Père.
Celle de
la lettre à l'abbé Chevignard ouvre un horizon plus
explicitement missionnaire. S'adressant à un prêtre, à un
pasteur, elle retient davantage une orientation qui est aussi
constitutive de sa vocation propre de carmélite.
Nul
ne se dérobe à sa chaleur, car l'union à Dieu prépare les voies
du Seigneur dans les âmes en répandant ainsi son amour.
L'astre
observé par les mages les a conduit à venir adorer leur Seigneur
et Sauveur de tous les peuples. Celui qui s'élève dans l'âme des
croyants est le Dieu tout amour qui s'incarne spirituellement en
eux pour leur communiquer sa vie divine et les rend, à la suite
d'Elisabeth,
capables de la grande espérance et ministres de l'espérance pour
les autres,
comme le souligne Benoit
XVI,
dans sa
dernière encyclique Spe salvi. Et le Pape poursuit
: l'espérance dans le sens
chrétien est toujours aussi espérance pour les autres. Et elle
est une espérance active, par laquelle nous luttons pour que les
choses n'aillent pas vers « une issue perverse ». Elle est aussi
une espérance active dans le sens que nous maintenons le monde
ouvert à Dieu. |