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Préliminaires

 

Une vocation

 

Saint Hilaire, été 1888. Un soir, Elisabeth et Guite ont joué tout l’après-midi avec des amies. Elles sont fatigués. Au bruit de voix succède l’apaisement d’une conversation enfantine. Sans rompre l’entretien, Elisabeth - qui s’est avisée de la présence de monsieur le Curé - s’approche doucement de lui et grimpe sur ses genoux. Vite elle lui glisse à l’oreille et lui :

 

- Monsieur le chanoine, je serai religieuse, je veux être religieuse !

 

Au timbre angélique de l’enfant fait alors écho l’exclamation irritée de sa mère :

 

- Qu'est-ce qu'elle dit, la petite folle ?

 

 

Toute la soirée, madame Catez reste préoccupée par la confidence de sa fille. Voulant être rassurée, elle va trouver le chanoine Angles le lendemain :

Madame Catez sait bien sous quel cloître elle vint me retrouver le lendemain. Anxieuse, elle me demanda croyais sérieusement à une vocation ; et moi je répondis une parole qui, comme un glaive, transperça son âme : J'y crois.

        

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Une longue attente

 

Elle est à Dieu avant d'être à vous. Avait dit le chanoine Angles – vieil ami de la famille – à la mère d’Elisabeth. Cependant Madame Catez, qui vient de se retrouver veuve (son mari est décédé le 2 octobre 1887) et qui a reporté toute sa tendresse sur ses deux filles – a du mal à admettre que son aînée, son Élisabeth puisse choisir une vie qui la coupera d’elle. Et madame Catez ne sait pas encore qu’il s’agit du Carmel !

 

 

Car en effet Élisabeth s’est demandée où elle pourrait concrétiser ce désir qui lui est monté au cœur. Quelques années après sa mort, son amie d’enfance – Marie-Louise Hallo se souviendra : … l'Ordre auquel Dieu l'appelait n'était pas déterminé, un soir elle me dit « qu'elle désirait être chartreuse ou trappistine », je ne me rappelle plus au juste, car le Carmel n'était pas assez sévère.

 

 

Une autre de ses amies, Louise Recoing relate une anecdote où l’on découvre l’humour d’Elisabeth : Je revois encore Elisabeth grimper dans un des cerisiers de notre jardin. L'arbre était couvert de ces cerises noires qu'on appelait « carmélites » et, tout en les mangeant, elle me disait : « C'est pour avoir la vocation ».

 

 

Mais un jour… Élisabeth comprend où le Seigneur l’attend : J'aimais beaucoup la prière, et tellement le bon Dieu, que même avant ma première communion, je ne comprenais pas qu'on pût donner son cœur à un autre ; et, dès lors, j'étais résolue à n'aimer que Lui et à ne vivre que pour Lui.

J'allais avoir quatorze ans, quand un jour, pendant mon action de grâces, je me sentis irrésistiblement poussée à Le choisir pour unique époux, et sans délai, je me liai à Lui par le vœu de virginité. Nous ne nous dîmes rien, ajouta-t-elle en nous faisant cette confidence, mais nous nous donnâmes l'un à l'autre en nous aimant si fort, que la résolution d'être toute à Lui devint chez moi plus définitive encore. Une autre fois, après la sainte communion, il me sembla que le mot Carmel était prononcé dans mon âme, et je ne pensai plus qu'à m'ensevelir derrière ses grilles. »

 

Madame Catez ne peut cependant se résoudre à une séparation aussi radicale d’avec sa fille. Elle ne veut plus entendre parler du Carmel et interdit à sa fille d’y aller.

 

Élisabeth se réfugie dans le silence et confie son désir au Seigneur. Elle trouve alors deux alliés : son confesseur et sa sœur Marguerite.

 

Sa mère elle-même racontera plus tard :

Elisabeth n'avait pas 17 ans, lorsque son confesseur qui allait quitter Dijon me dit qu'elle avait une vraie vocation religieuse et que je devrais la laisser entrer au Carmel, je protestais en déclarant que sa vocation n'était pas en péril auprès de moi, mais que je voulais l'éprouver en lui faisant un peu connaître le monde, j'expliquais mes raisons à Elisabeth, elle n'eut pas une parole d'amertume, douce, bonne, soumise à l'obéissance, se prêtant à tout ce qui pouvait faire plaisir aux autre

 

 

Le silence de sa fille rassure madame Catez. 

 

 

Mais un jour de mars 1899 ses illusions tombent définitivement. Marguerite reparle de la vocation de sa sœur. Madame Catez lui rétorque qu’Elisabeth elle-même ne dit plus rien et que le Père Golmard ne lui parle de rien non plus. Mais Guite lui ayant mis « la puce à l’oreille », elle interroge Elisabeth après le déjeuner. Celle-ci lui dit la vérité. Consulté le confesseur affirme que c'était une vocation des plus sûres . Madame Catez promet alors à Elisabeth qu’elle entrera au Carmel lorsqu’elle aura 21 ans ; et elle lui permet de rencontrer au parloir la Mère Prieure. 

Le vendredi suivant – vendredi saint – coup de théâtre : Ce matin, maman est rentrée fort tard et toute bouleversée... On lui a parlé d'un mariage pour moi, un parti superbe que je ne retrouverai jamais. Elle est donc allée trouver monsieur le Curé, lui demandant ce qu'elle doit faire, puisque lui me connaît plus que personne, et il a répondu à maman qu'il fallait me parler de ce mariage, m'en montrer les avantages, que c'est une épreuve pour moi, mais que je dois réfléchir, qu'il ne peut se prononcer sur ma vocation; cependant de ne pas organiser d'entrevue sans me prévenir.

L’annonce ne trouble absolument pas Élisabeth qui reste indifférente à une telle perspective. N’a-t-elle pas donné son cœur au Seigneur ? Ah, mon cœur n'est point libre, je l'ai donné au Roi des rois, je n'en puis plus disposer.

 

 

Au mois de juin elle reprend contact avec la Prieure du Carmel - Mère Marie de Jésus : Le 12 Juin 1899 il plut à Notre Seigneur de marquer le jour de mes noces d'argent par le don de cette chère et belle âme au Carmel de Dijon, Elle vint toute confiante nous dire que Dieu la faisait nôtre.

 

Elle va alors devenir « postulante extra-muros » selon l’expression de la Prieure et se joindre au groupe de celles qui pensent aussi à entrer au carmel. 

 

 

Elisabeth met ces deux années d’attente à profit : Pendant ces deux années je vais faire plus d'efforts afin d'être une épouse moins indigne de toi, mon Bien-aimé. Elle le fera en toute discrétion : prenant des temps de prière personnel – d’oraison – sur son sommeil, cherchant à s’oublier elle-même pour faire plaisir aux autres, voulant prouver par là au Seigneur qu’il reste la Maître de ses pensées, de sa vie.

Une amie témoigne : … elle ne se faisait remarquer extérieurement en rien et nulle part. A l'église comme dans les salons son attitude était naturelle, simple, recueillie sans aucune raideur. Elle était plutôt d'une gaieté tranquille, comme l'âme paisible qui reste toujours souriante, mais d'un sourire sérieux, et avec ce regard profond qui semblait déjà voir dans un au-delà des choses passagères et futiles de ce monde.

 

Et les deux ans passent et la date d’entrée finalement se rapproche.

 

Elisabeth veut s’abandonner à la volonté du Seigneur. Lorsque la Prieure du Carmel de Dijon songe à l’emmener à la fondation du Carmel de Paray-le-Monial, à laquelle elle travaille, Elisabeth ne dit rien de sa préférence pour celui de Dijon. Sa mère souffre doublement de cet éloignement et, sur le conseil d’une amie s’en ouvre à Mère Marie de Jésus. Celle-ci accepte de faire le sacrifice d’Elisabeth et lui écrit :

« Vous savez sans doute que votre mère et Marguerite m'ont demandé de vous laisser à Dijon ; d'autre part, il semble que ce soit aussi votre désir. En tout cela, je vois la volonté du bon Dieu que nous devons aimer et faire sans arrière-pensée. Donnez-vous à Notre-Seigneur où il vous veut ; je ne vous aurais amenée ici que si Il l'avait voulu. Je vous reçois donc pour Dijon, ma chère enfant; apportez-y tout ce que vous avez de cœur et d'âme pour aimer Notre-Seigneur. Je voudrais bien être là pour vous offrir à Lui, je ne le puis, étant retenue par des affaires ; mais ma prière et mon cœur y seront pour vous bénir. »

 

Voyant la santé de sa fille s’altérer du fait d’une attente qui lui a semblé interminable, elle propose à la Prieure d’avance la date d’entrée d’Elisabeth. Et elle est fixée au 2 août 1901

 

 

Entrée dans l'"arche sainte"

 

Cette perspective n’empêche pas Élisabeth de continuer à vivre avec la vie courante. Devant assister encore à une réunion et désirant comme toujours être bien habillée, elle s’achète une nouvelle paire de gants. Elle continue à jouer du piano… je te quitte pour aller au piano, je vais improviser un duo entre Framboise et Sabeth , je te dirai s'il est réussi!... (L 63 à Françoise de Sourdon).

 

Le 1er août – veille du premier vendredi du mois – Élisabeth, à son habitude, passe en prière une partie de la nuit, voulant accompagner le Bien-aimé dans la solitude de Gethsémani. Madame Catez ne peut dormir. Elle vient s’agenouiller près du lit de sa fille. Leurs larmes se mêlent :

 

- Alors pourquoi me quitter ? dit madame Catez

 

- Ah ! ma chère maman, puis-je résister à la voix de Dieu qui m'appelle? Il me tend les bras et me dit qu'Il est méconnu, outragé, délaissé. Puis-je l'abandonner, moi aussi?… il faut que je parte malgré mon chagrin de vous laisser, de vous plonger dans la douleur; il faut que je réponde à son appel.

 

A 6 heures Élisabeth est levée. En hâte elle rédige encore quelques billets. Dans l’un d’entre eux – adressé au Chanoine Angles – elle confie ses sentiments : J'aime ma mère comme jamais je ne l'ai aimée, et au moment de consommer le sacrifice qui va me séparer de ces deux créatures chéries qu'Il m'a choisies si bonnes, si vous saviez quelle paix inonde mon âme! Ce n'est déjà plus la terre, je sens que je suis toute sienne, que je ne me garde rien, je me jette en ses bras comme un petit enfant.(L 81). Puis il faut partir. 

 

 

Avant de franchir le seuil de l’appartement, Élisabeth s'agenouille devant le portrait de son père lui demandant une bénédiction. 

 

 

 

 

Accompagnée alors de sa mère et de sa sœur, elle se rend à la Messe de 8 heures au Carmel.

Quelques amies les rejoignent : Marie-Louise Hallo – l’amie de toujours – et sa mère ; madame de Sourdon et ses filles, Marie-Louise et Françoise (qu’Elisabeth appelle affectueusement Framboise). 

 

 

Après la Messe, elles l’accompagnent – ainsi que le Père Vallée, venu pour cette occasion - à la porte de clôture du Carmel. Elisabeth fait ses adieux. Elle regarde une dernière fois sa mère, alors que la porte se referme et qu’elle est accueillie par Mère Germaine de Jésus, sous-prieure ; qui la conduit au chœur – où le saint Sacrement est exposé - pour rendre grâces.

 

 

 

 

Seule avec le Seul

 

Comme elle l’écrira la semaine suivante à sa mère, Élisabeth est heureuse Oh! si tu savais combien je t'aime; il me semble que je ne te remercierai jamais assez de m'avoir laissée entrer dans ce cher Carmel où je suis si heureuse. C'est un peu à toi aussi que je dois mon bonheur, car tu sais bien que si tu n'avais pas dit «oui» ta petite Sabeth serait restée près de toi. ( L 85).

 

Oh! que le bon Dieu est bon! Je ne trouve pas d'expression pour dire mon bonheur, chaque jour je l'apprécie davantage. Ici, il n'y a plus rien, plus que Lui, Il est Tout, Il suffit et c'est de Lui seul qu'on vit. On le trouve partout, à la lessive comme à l'oraison!

 

Elle se laisse happer par le silence où elle trouve Celui qu’elle cherche. Et les sœurs sont frappées de voir combien est grand son recueillement. Au Carmel, on fut frappé dès son entrée, de cette désappropriation d'elle-même et de la simplicité de son humilité qui ne se traduisait pas en paroles, en attitudes d'abaissement ; en récréation, rien d'affecté ; elle était la plus dilatée des novices, sans légèreté, avec cette note religieuse qu'elle apportait à tout. Nous ne l'avons jamais entendue donner son avis, dans nos récréations, sans être mise en demeure de le faire ; et, dans ce cas, elle le faisait très simplement, modestement, sans chercher à faire prévaloir son sentiment.

 

Ce qui ne l’empêche de continuer à être proche des siens avec une grande délicatesse, en leur racontant ses premiers pas et ses surprises… dans son nouveau genre de vie :

L'autre soir j'ai eu une fameuse peur, et je crois que si ma petite maman avait été à ma place elle n'eût pas été plus brave. J'étais remontée à 8 h dans notre cellule avec notre lampe. D'habitude je ferme la fenêtre lorsque j'ai de la lumière, mais comme je n'en avais que pour un instant je la laisse ouverte quand, tout à coup, je sens quelque chose au-dessus de ma tête. Que vois-je? Une chauve-souris qui prenait ses ébats dans notre cellule! Le bon Dieu m'a donné grâce pour que je ne crie pas, je me suis sauvée dans le dortoir et j'avais bien envie de frapper à la porte de Mère Sous-Prieure, qui est ma voisine. Mais, prenant tout mon courage, je suis rentrée et, ayant ôté la lumière, tout avait filé! (L 92 du 12 septembre 1901 à sa mère)

 

Oui, je l'ai trouvé, Celui qu'aime mon âme, cet Unique Nécessaire que nul ne peut me ravir. Oh! qu'Il est bon, qu'Il est beau, je voudrais être toute silencieuse, tout adorante afin de pénétrer toujours plus en Lui et d'en être si pleine que je puisse le donner par la prière à ces pauvres âmes ignorantes du don de Dieu

 

Au mois d'août 1902, elle célèbre dans l'action de grâce le premier anniversaire de son entrée au Carmel. Comme le temps passe vite en Lui ! Il y a un an qu'Il m'a introduite en l'arche bénie, et maintenant, comme dit mon bienheureux Père saint Jean de la Croix en son Cantique : « La tourterelle a trouvé, sur les rives verdoyantes, son compagnon tant désiré. »