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Une longue attente
Elle est à Dieu avant d'être à vous.
Avait dit le chanoine Angles – vieil ami de la famille – à la mère
d’Elisabeth. Cependant Madame Catez, qui vient de se retrouver veuve
(son mari est décédé le 2 octobre 1887) et qui a reporté toute sa
tendresse sur ses deux filles – a du
mal à admettre que son aînée, son Élisabeth puisse choisir une vie qui
la coupera d’elle. Et madame Catez ne sait pas encore qu’il s’agit du
Carmel !
Car en effet Élisabeth s’est demandée où elle pourrait
concrétiser ce désir qui lui est monté au cœur. Quelques années après sa
mort, son amie d’enfance – Marie-Louise Hallo se souviendra :
… l'Ordre auquel Dieu l'appelait n'était pas déterminé,
un soir elle me dit « qu'elle désirait être chartreuse ou trappistine »,
je ne me rappelle plus au juste, car le Carmel n'était pas assez sévère.
Une autre de ses amies, Louise Recoing relate une
anecdote où l’on découvre l’humour d’Elisabeth : Je revois encore
Elisabeth grimper dans un des cerisiers de notre jardin. L'arbre était
couvert de ces cerises noires qu'on appelait « carmélites » et, tout en
les mangeant, elle me disait : « C'est pour avoir la vocation ».
Mais un jour… Élisabeth comprend où le Seigneur
l’attend :
J'aimais beaucoup la prière, et tellement le bon Dieu,
que même avant ma première communion, je ne comprenais pas qu'on pût
donner son cœur à un autre ; et, dès lors, j'étais résolue
à n'aimer que Lui et à ne vivre que pour Lui.
J'allais avoir quatorze ans, quand un jour, pendant mon
action de grâces, je me sentis irrésistiblement poussée à Le choisir
pour unique époux, et sans délai, je me liai à Lui par le vœu de
virginité. Nous ne nous dîmes rien, ajouta-t-elle en nous faisant cette
confidence, mais nous nous donnâmes l'un à l'autre en nous aimant si
fort, que la résolution d'être toute à Lui devint chez moi plus
définitive encore. Une autre fois, après la sainte communion, il me
sembla que le mot Carmel était prononcé dans mon âme, et je ne pensai
plus qu'à m'ensevelir derrière ses grilles. »
Madame Catez ne peut cependant se résoudre à une
séparation aussi radicale d’avec sa fille. Elle ne veut plus entendre
parler du Carmel et interdit à sa fille d’y aller.
Élisabeth se réfugie dans le silence et confie son désir
au Seigneur. Elle trouve alors deux alliés : son confesseur et sa sœur
Marguerite.
Sa
mère elle-même racontera plus tard :
Elisabeth n'avait pas 17 ans, lorsque son confesseur qui
allait quitter Dijon me dit qu'elle avait une vraie vocation religieuse
et que je devrais la laisser entrer au Carmel, je protestais en
déclarant que sa vocation n'était pas en péril auprès de moi, mais que
je voulais l'éprouver en lui faisant un peu connaître le monde,
j'expliquais mes raisons à Elisabeth, elle n'eut pas une parole
d'amertume, douce, bonne, soumise à l'obéissance, se prêtant à tout ce
qui pouvait faire plaisir aux autre
Le silence de sa fille rassure madame Catez.
Mais un jour de mars 1899 ses illusions tombent
définitivement. Marguerite reparle de la vocation de sa sœur. Madame
Catez lui rétorque qu’Elisabeth elle-même ne dit plus rien et que le
Père Golmard ne lui parle de rien non plus. Mais Guite lui ayant mis
« la puce à l’oreille », elle interroge Elisabeth après le déjeuner.
Celle-ci lui dit la vérité. Consulté le confesseur affirme que
c'était une vocation des plus sûres . Madame Catez promet alors à
Elisabeth qu’elle entrera au Carmel lorsqu’elle aura 21 ans ; et elle
lui permet de rencontrer au parloir la Mère Prieure.
Le vendredi suivant – vendredi saint – coup de théâtre :
Ce matin, maman est rentrée fort tard et toute
bouleversée... On lui a parlé d'un mariage pour moi, un parti superbe
que je ne retrouverai jamais. Elle est donc allée trouver monsieur le
Curé, lui demandant ce qu'elle doit faire, puisque lui me connaît plus
que personne, et il a répondu à maman qu'il fallait me parler de ce
mariage, m'en montrer les avantages, que c'est une épreuve pour moi,
mais que je dois réfléchir, qu'il ne peut se prononcer sur ma vocation;
cependant de ne pas organiser d'entrevue sans me prévenir.
L’annonce ne trouble absolument pas Élisabeth qui reste
indifférente à une telle perspective. N’a-t-elle pas donné son cœur au
Seigneur ? Ah, mon cœur n'est point libre, je l'ai donné au Roi des
rois, je n'en puis plus disposer.

Au mois de juin elle reprend contact avec la Prieure du
Carmel - Mère Marie de Jésus : Le 12 Juin 1899
il plut à Notre Seigneur de marquer le jour de mes noces d'argent par le
don de cette chère et belle âme au Carmel de Dijon, Elle vint toute
confiante nous dire que Dieu la faisait nôtre.
Elle va alors devenir « postulante extra-muros » selon
l’expression de la Prieure et se joindre au groupe de celles qui pensent
aussi à entrer au carmel.
Elisabeth met ces deux années d’attente à profit :
Pendant ces deux années je vais faire plus d'efforts afin d'être une
épouse moins indigne de toi, mon Bien-aimé. Elle le fera en toute
discrétion : prenant des temps de prière personnel – d’oraison – sur son
sommeil, cherchant à s’oublier elle-même pour faire plaisir aux autres,
voulant prouver par là au Seigneur qu’il reste la Maître de ses pensées,
de sa vie.
Une amie témoigne : … elle ne se faisait remarquer
extérieurement en rien et nulle part. A l'église comme dans les salons
son attitude était naturelle, simple, recueillie sans aucune raideur.
Elle était plutôt d'une gaieté tranquille, comme l'âme paisible qui
reste toujours souriante, mais d'un sourire sérieux, et avec ce regard
profond qui semblait déjà voir dans un au-delà des choses passagères et
futiles de ce monde.
Et les deux ans passent et la date d’entrée finalement se
rapproche.
Elisabeth veut s’abandonner à la volonté du Seigneur.
Lorsque la Prieure du Carmel de Dijon songe à l’emmener à la fondation
du Carmel de Paray-le-Monial, à laquelle elle travaille, Elisabeth ne
dit rien de sa préférence pour celui de Dijon. Sa mère souffre
doublement de cet éloignement et, sur le conseil d’une amie s’en ouvre à
Mère Marie de Jésus. Celle-ci accepte de faire le sacrifice d’Elisabeth
et lui écrit :
«
Vous savez sans doute que votre mère et Marguerite m'ont demandé de
vous laisser à Dijon ; d'autre part, il semble que ce soit aussi votre
désir. En tout cela, je vois la volonté du bon Dieu que nous devons
aimer et faire sans arrière-pensée. Donnez-vous à Notre-Seigneur où il
vous veut ; je ne vous aurais amenée ici que si Il l'avait voulu. Je
vous reçois donc pour Dijon, ma chère enfant; apportez-y tout ce
que vous avez de cœur et d'âme pour aimer Notre-Seigneur. Je voudrais
bien être là pour vous offrir à Lui, je ne le puis, étant retenue par
des affaires ; mais ma prière et mon cœur y seront pour vous bénir. »
Voyant la santé de sa fille s’altérer du fait d’une
attente qui lui a semblé interminable, elle propose à la Prieure
d’avance la date d’entrée d’Elisabeth. Et elle est fixée au 2 août 1901
Entrée dans l'"arche sainte"
Cette perspective n’empêche pas Élisabeth de continuer à
vivre avec la vie courante. Devant assister encore à une réunion et
désirant comme toujours être bien habillée, elle s’achète une nouvelle
paire de gants. Elle continue à jouer du piano… je te quitte pour
aller au piano, je vais improviser un duo entre Framboise et Sabeth , je
te dirai s'il est réussi!... (L 63 à Françoise de Sourdon).
Le 1er août – veille du premier vendredi du
mois – Élisabeth, à son habitude, passe en prière une partie de la nuit,
voulant accompagner le Bien-aimé dans la solitude de Gethsémani. Madame
Catez ne peut dormir. Elle vient s’agenouiller près du lit de sa fille.
Leurs larmes se mêlent :
-
Alors pourquoi me quitter ? dit madame Catez
-
Ah ! ma chère maman, puis-je résister à la voix de Dieu qui
m'appelle? Il me tend les bras et me dit qu'Il est méconnu, outragé,
délaissé. Puis-je l'abandonner, moi aussi?… il faut que je parte malgré
mon chagrin de vous laisser, de vous plonger dans la douleur; il faut
que je réponde à son appel.
A 6 heures Élisabeth est levée. En hâte elle rédige
encore quelques billets. Dans l’un d’entre eux – adressé au Chanoine
Angles – elle confie ses sentiments :
J'aime ma mère comme jamais je ne l'ai aimée, et au
moment de consommer le sacrifice qui va me séparer de ces deux créatures
chéries qu'Il m'a choisies si bonnes, si vous saviez quelle paix inonde
mon âme! Ce n'est déjà plus la terre, je sens que je suis toute sienne,
que je ne me garde rien, je me jette en ses bras comme un petit enfant.(L
81). Puis il faut partir.

Avant de franchir le seuil de l’appartement, Élisabeth
s'agenouille devant le portrait de son père lui demandant une
bénédiction.

Accompagnée alors de sa mère et de sa sœur, elle se rend
à la Messe de 8 heures au Carmel.
Quelques amies les rejoignent : Marie-Louise Hallo –
l’amie de toujours – et sa mère ; madam e
de Sourdon et ses filles, Marie-Louise et Françoise (qu’Elisabeth
appelle affectueusement Framboise).
Après la Messe, elles l’accompagnent – ainsi que le Père
Vallée, venu pour cette occasion - à la porte de clôture du Carmel.
Elisabeth fait ses adieux. Elle regarde une dernière fois sa mère, alors
que la porte se referme et qu’elle est accueillie par Mère Germaine de
Jésus, sous-prieure ; qui la conduit au chœur – où le saint Sacrement
est exposé - pour rendre grâces.
Seule avec le Seul
Comme elle l’écrira la semaine suivante à sa mère,
Élisabeth est heureuse Oh! si tu savais combien je t'aime; il me
semble que je ne te remercierai jamais assez de m'avoir laissée entrer
dans ce cher Carmel où je suis si heureuse. C'est un peu à toi aussi que
je dois mon bonheur, car tu sais bien que si tu n'avais pas dit «oui» ta
petite Sabeth serait restée près de toi. ( L 85).
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Oh! que le bon Dieu est bon! Je ne trouve pas
d'expression pour dire mon bonheur, chaque jour je l'apprécie
davantage. Ici, il n'y a plus rien, plus que Lui, Il est Tout,
Il suffit et c'est de Lui seul qu'on vit. On le trouve partout,
à la lessive comme à l'oraison! |
Elle se laisse happer par le silence où elle trouve Celui
qu’elle cherche. Et les sœurs sont frappées de voir combien est grand
son recueillement. Au Carmel, on fut frappé dès
son entrée, de cette désappropriation d'elle-même et de la simplicité de
son humilité qui ne se traduisait pas en paroles, en attitudes
d'abaissement ; en récréation, rien d'affecté ; elle était la plus
dilatée des novices, sans légèreté, avec cette note religieuse qu'elle
apportait à tout. Nous ne l'avons jamais entendue donner son avis, dans
nos récréations, sans être mise en demeure de le faire ; et, dans ce
cas, elle le faisait très simplement, modestement, sans chercher à faire
prévaloir son sentiment.
Ce qui ne l’empêche de continuer à être proche des siens
avec une grande délicatesse, en leur racontant ses premiers pas et ses
surprises… dans son nouveau genre de vie :
L'autre soir j'ai eu une fameuse peur, et je crois que si
ma petite maman avait été à ma place elle n'eût pas été plus brave.
J'étais remontée à 8 h dans notre cellule avec notre lampe. D'habitude
je ferme la fenêtre lorsque j'ai de la lumière, mais comme je n'en avais
que pour un instant je la laisse ouverte quand, tout à coup, je sens
quelque chose au-dessus de ma tête. Que vois-je? Une chauve-souris qui
prenait ses ébats dans notre cellule! Le bon Dieu m'a donné grâce pour
que je ne crie pas, je me suis sauvée dans le dortoir et j'avais bien
envie de frapper à la porte de Mère Sous-Prieure, qui est ma voisine.
Mais, prenant tout mon courage, je suis rentrée et, ayant ôté la
lumière, tout avait filé!
(L 92 du 12 septembre 1901 à sa mère)
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Oui, je l'ai trouvé, Celui qu'aime mon âme, cet Unique
Nécessaire que nul ne peut me ravir. Oh! qu'Il est bon, qu'Il
est beau, je voudrais être toute silencieuse, tout adorante afin
de pénétrer toujours plus en Lui et d'en être si pleine que je
puisse le donner par la prière à ces pauvres âmes ignorantes du
don de Dieu |
Au mois d'août 1902, elle célèbre dans l'action de grâce
le premier anniversaire de son entrée au Carmel. Comme le temps passe
vite en Lui ! Il y a un an qu'Il m'a introduite en l'arche bénie, et
maintenant, comme dit mon bienheureux Père saint Jean de la Croix en son
Cantique : « La tourterelle a trouvé, sur les rives verdoyantes, son
compagnon tant désiré. »
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